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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 20:12

Conclusion Commune du Collectif des médecins du travail de Bourg en Bresse 

22ème et DERNIER rapport annuel commun d'un groupe de pairs

LE MONDE A LA CRETE DU BASCULEMENT


Il était une fois la médecine du travail
Sa mise à mort par incompatibilité avec l'esprit de Davos et la justice de classe
De ceux qui sont devenus ses fossoyeurs, l'histoire se souviendra

 

Docteurs Cellier, Chabert-Devantay, Chauvin, Delpuech, Ghanty
280 avenue San Severo 01005 Bourg en Bresse

Février 2016

 

C'est donc notre 22ème et dernière Conclusion Commune.
Nous avons souvent raconté cette histoire du Collectif des médecins du travail de Bourg en Bresse qui s'inscrit en parallèle avec celle de la montée en puissance et de l'explosion des nouvelles atteintes à la santé au travail en lien avec l'évolution néfaste et absurde des choix politiques et économiques de ces 30 dernières années.
Ce Collectif est né au commencement des années 90 lors d'une inédite mobilisation pour se défendre contre des atteintes à l'indépendance professionnelle de certains d'entre nous dans l'exercice de nos missions : une naissance donc, au début des premiers soubresauts du basculement du monde du travail et une ultime étape qui se termine actuellement alors que ce basculement arrive à sa crête.
L'existence de ce Collectif prend fin au départ à la retraite de cinq de nos consoeurs et confrère, dans un contexte où le monde chavire dangereusement après plus de 25 ans de maltraitance au nom du primat de l'argent Roi et des logiques de domination pour atteindre avec rapacité les objectifs de rentabilité maximale immédiate.
La mobilisation de ce collectif a été très difficile à ses débuts pour se défendre, pour pouvoir travailler et construire avec d'autres le métier et ses règles en adéquation avec les constats et le cadre réglementaire et déontologique, un métier dont le coeur était loin d'être stabilisé. Cela a nécessité aussi un lourd investissement en termes de formation pour accéder à des outils de compréhension des mécanismes à l'oeuvre impactant l'humain dans sa santé et sa dignité.
Une mobilisation très intense avec d'autres pour témoigner et alerter des graves dérives du système tout en faisant l'expérience de la dure épreuve de la confrontation au contexte du déni des réalités émanant des décideurs, autres tenants du système et bien au delà. Une mobilisation permanente et tenace pour témoigner et débattre dans l'espace public et alerter des effets délétères du processus de déshumanisation dans le monde du travail, avec par ailleurs, l'envoi régulier depuis 22 ans de nos rapports et autres écrits à tous les décideurs, acteurs de régulation et autres faiseurs d'opinion. C'est tout simplement effrayant quand on pense au fossé abyssal entre les réponses à nos envois -en général concordantes avec nos alertes- de nombreux responsables politiques et de leurs postures une fois arrivés au pouvoir, y compris au plus haut niveau. L'Histoire n'oubliera pas les hommes politiques qui se sont compromis dans de tels abandons, de tels retours en arrière.
Quel violent contraste entre toute cette mobilisation, depuis des années, de la frange active de la profession et bien d'autres dans d'autres domaines d'exercice ou d'observation et la marche en avant imperturbable du système sous l'impulsion des mêmes choix politiques et économiques présentés et considérés comme horizon indépassable, en dépit des effroyables ravages.
Quel fossé entre les dégâts affligeants en santé au travail, l'analyse de ces constats, les actions évidentes qu'il faut mener et les décisions toujours à contre-sens qui sont prises par les tenants du système, entre le fait qu'il faut un Droit du travail fort qui est au coeur de la justice sociale et de l'armature de la santé au travail et les mesures qui sont prises intempestivement pour le déconstruire. Les décisions prises sont toujours considérées comme les meilleures "réformes" et relevant de la "modernité", même quand il s'agit de pires régressions. Entre cette authentique médecine du travail, au service de l’intérêt exclusif de la santé des salariés, arrivée à bonne maturation de son émancipation -à la faveur de cette intense mobilisation de la frange active de la profession pour la construire et grâce à son ancrage au sein du séisme qui a secoué le monde du travail ces dernières années- et prête à déployer son savoir-faire et sa pertinence dans les actions visant l’endiguement des atteintes graves à la santé au travail. Et celle dépossédée et défigurée par les manoeuvres intempestives de détournement de ses ressources vers la gestion des risques au service des employeurs, vers une médecine de sélection et de tri des populations au service de l'idéologie dominante. Bref, une médecine du travail tournée vers l'accompagnement du système. A-t-on idée de la violence faite à une profession empêchée de cette façon d’exercer son vrai métier ? Et que penser de ceux censés nous encourager et défendre l’intérêt de la santé et les moyens à notre disposition mais qui nous somment avec force menaces et sanctions de ne pas faire des attestations sur les liens entre santé et conditions délétères de travail? De ceux qui sont devenus, contre toute attente, les fossoyeurs de l'authentique médecine du travail, l'histoire se souviendra longtemps.
Que dire du dialogue social dont on nous rebat les oreilles à longueur d'année? Nous qui scrutons ce monde du travail depuis de nombreuses années et pouvons témoigner des rapports inégalitaires dans les relations sociales, c'est ahurissant que l'on puisse nier à ce point que les conditions ne sont pas réunies pour l'effectivité d'un vrai dialogue social. Faire passer les accords d’entreprises ou de branches avant la Loi comme levier de régulation sociale relève de la tartufferie.
Un immense déséquilibre s'enracine dangereusement dans le monde du travail. Et pourtant, les fondamentaux pour rehausser la médecine, la santé et le monde du travail sont bien identifiés. Il faut juste inverser le sens des décisions qui sont prises continument ces 25 dernières années. Pour oeuvrer efficacement à préserver la santé au travail, il faut désenclaver les médecins du travail, les autres préventeurs et l'Inspection du travail concomitamment avec la mise en place d'une démocratie sociale émancipée : garantir l’indépendance des médecins du travail et de tous les préventeurs en santé au travail pour les sortir de l’emprise des employeurs est une condition sine qua none pour l’efficacité. Il y a lieu d’en finir avec cette logique gestionnaire qui consiste à laisser s’installer la pénurie des médecins du travail dont le nombre doit être rehaussé.
Il va de soi que l’Inspection du travail doit être clairement positionnée dans sa fonction de gardienne de l’ordre public social.
Mais à l'heure du basculement du monde par accumulation des méfaits du système, les questions de la santé au travail doivent être analysées dans une vision plus globale des impacts désastreux sur l'ensemble des domaines de la vie et de notre planète engendrés par le néolibéralisme. Car c'est bien cette vision globale qui nous permet de prendre la mesure de l'ampleur de la catastrophe et de l'urgente nécessité d'aller vers le traitement des causes profondes des bouleversements, de l'urgence d'aller à la racine du mal. C'est bien cette vision qui permet de comprendre que nous sommes en prise avec un système prédateur -qui vient de loin- responsable de graves crises à la fois socio-économique, politique, agricole, climatique, démocratique, civilisationnelle. Donc tout se tient et les désordres en santé au travail ne représentent qu’un symptôme parmi tant d’autres : et pour y remédier, il y a urgence d’en finir avec ce système prédateur.
A l'heure actuelle, plus personne ne peut être dans le déni de ce cancer très métastatique des inégalités sidérantes dans le monde. Quand on pense qu'il y a 5 ans, 388 individus détenaient à eux seuls des richesses équivalentes à celles de 3,5 milliards de personnes et qu'actuellement ils ne sont plus que 62. Il s'agit bien d'un processus prédateur qui s'aggrave scandaleusement. Il est donc question d'avidité insatiable à l'origine de ces cumuls insensés, responsable de l'extrême pression exercée sur ceux qui produisent les richesses, c'est à dire les travailleurs. Il est donné de comprendre l'extrême tension exercée sur le monde du travail et l'impact colossal sur la santé au travail avec le processus de tri et de sélection (l'impitoyable rouleau compresseur inégalitaire) au sein de la population, laminant le vivre-ensemble. Quand l'OCDE évoque le danger pour la croissance économique qu'engendre ce creusement innommable des inégalités, ne faut-il pas surtout s'alarmer de l'immense drame humain découlant de cette situation? Inutile de rappeler ce que cette colossale somme de 7000 milliards d'euros accumulée dans les paradis fiscaux pourrait apporter à l'humanité en prise avec ses maux redoutables. Il est donné de prendre conscience de toute l’absurdité du système quand on sait que le monde n’a jamais autant produit de richesses et de comprendre l’urgence d’en finir avec ce modèle violent de développement pour aller vers une autre vison plus redistributive et plus respectueuse de l’humain et de notre planète : Quand va-t-on stopper cette fuite en avant dans la course infernale à la compétitivité occultant ses limites qui sont déjà amplement dépassées ?
Mais le néolibéralisme a aussi façonné nos vies et les relations humaines, au point d'avoir réussi à transformer ce qui relève d'une saine coopération et empathie en concurrence entre êtres humains : la performance et la compétition érigées en normes de civilisation. Nous sommes témoins, dans le monde du travail, combien ce système -via ses méthodes de management- a cassé les liens et poussé à l'individualisme, alors que les liens collectifs et la coopération sont nécessaires à la construction de l'intelligence pratique dans le travail permettant de rehausser la qualité et l'environnement relationnel au travail : un processus qui conditionne et contamine le hors-travail.
Par ailleurs, nous connaissons la capacité du néolibéralisme à capter nos désirs pour les canaliser vers les processus qui alimentent le consumérisme. Nous connaissons son don à détourner les résultats des innovations technologiques incessantes vers le seul profit du marché au détriment du développement humain. Compte tenu de ces réalités, ne devons-nous pas mener des réflexions sur les graves dangers de voir les retombées de l'innovation technologique captées et canalisées vers des usages inappropriés venant encore aggraver les méfaits du néolibéralisme ?
Devons-nous rester passifs et laisser passer l'opportunité de vrais débats au sujet de l'ubérisation de l'économie, de la numérisation de la société et de cette grave question de la cybersurveillance massive de la société? Le monde médical n'a t-il pas sa part de responsabilité dans une contribution au nécessaire débat quant aux données que nous conservons sur nos patients et salariés.
Des voix s'élèvent pour pointer les dangers de l'injonction à l'innovation permanente qui exerce sur nous un engouement certain au point de nous laisser glisser dans un enfermement croissant vers un système désincarné et dépersonnalisant, auquel nous abandonnons nos libertés : un processus qui lèse profondément nos capacités à bâtir des relations avec autrui, à s’ouvrir aux autres, débouchant sur le manque d'attention humaine, d'attention qualitative si indispensable de nos jours à l'heure du vivre-ensemble disloqué. Dans ce contexte où jamais il n’a été autant question de rehausser l'humanité par l'entremise de cette dimension centrale de reconstruire les liens gravement mis à mal par le néolibéralisme.
Ne devons nous pas reprendre la main sur nos vies ?
Ne devons nous pas arrêter de nous laisser berner jusqu’à l’hébétude par les chants de sirène du monde plat électronique et le monde des apparences pour enrayer notre handicap relationnel dans le monde des vivants ? Car c’est bien en surmontant cet handicap en faveur de l’ouverture qualitative à l’humain et par le développement de nos capacités à construire des liens de solidarité et de coopération que nous nous arriverons à mieux résister au système prédateur.
Ne sommes-nous pas responsables, quand, à l'âge crucial de l'enfance (entre 3 et 6 ans) où le développement de la capacité de l'enfant à rentrer en relation avec l'autre, est à son apogée (les neurosciences démontrent qu'il y a production d’un millions de synapses par seconde à cette période de la vie), nous sommes plus préoccupés par l'accroissement de la performance de nos enfants à maitriser la technologie que de leur permettre de profiter de cette période fertile dédiée optimalement à l'apprentissage de la construction des liens humains. Ne s'agit-il pas là de l'avènement de cette perte de repères défavorable au développement humain et au vivre-ensemble dont on parle beaucoup à l'heure actuelle?
Au bout du compte, comme le savent certains spécialistes, ne devons-nous pas en finir avec nos ambivalences qui font que nous collaborons tous à l'essor de ce système et lui permet de se pérenniser.
Ne devons-nous pas réfléchir quant à notre part de responsabilité dans l'accroissement des inégalités et d'en finir avec "cette contradiction entre notre désir d'un monde plus juste et nos actes qui le contredisent", comme le pensent certains spécialistes?
Ne devons-nous pas oeuvrer en faveur de la reconquête indispensable de la dynamique démocratique, seule capable (avec le mouvement qui consiste à se désolidariser du système) d'enrayer la spirale infernale et perverse des méfaits du néolibéralisme?
D’aller au-delà du foisonnement d’initiatives bien repéré dans la société actuellement pour mieux l’amplifier et le coaguler afin de réussir le grand sursaut. Pour exiger ce passage crucial mais empêché vers le cycle suivant plus respectueux de l’humanité. Faute de quoi, il est évident que le basculement va se produire inévitablement avec le risque sérieux de méga catastrophe. Et on ne pourra maitriser la violence au travail –et ses liens avec la violence dans la cité- de s’amplifier.
Il est clair aussi que les grandes puissances doivent de toute urgence se refréner dans leurs déploiements désastreux –dans les domaines géopolitique et géostratégique- responsables de terribles déséquilibres.
Le monde est à la crête du basculement mais il n'y a pas de fatalité, il y a encore une chance d'éviter la catastrophe pour autant -comme le dit Edgar Morin- que nous prenions conscience de cette chance.

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Published by collectif-medecins-Bourg-en-Bresse
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